Cailar, Bayard et Cie – Surtout de table aux Indiens d'Amérique
Sur le modèle de celui du comte Grigori Koucheleff-Besborodko — Exposition d'Anvers en 1885, Exposition Universelle de Paris en 1889
Ce surtout de table aux Amérindiens fut exécuté par la maison d'orfèvrerie Cailar, Bayard et Cie avant 1885. Il fut présenté à l'Exposition internationale d'Anvers en 1885, où cette dernière reçut une médaille d'or, et à l'Exposition Universelle de 1889 à Paris, où elle fut récompensée d'une médaille d'argent.
La maison Cailar, Bayard et Cie fut fondée en 1848 par Noël Cailar, négociant en métaux, qui racheta le fonds de l'Association des ouvriers cuilleristes et s'associa à l'orfèvre Bayard. En 1889, l'usine employait 200 ouvriers et fabriquait des couverts argentés à base de nickel ; elle exportait sa production, principalement en Argentine, en Espagne, en Égypte et en Turquie1. La maison participa aux Expositions Universelles de 1867, 1878, 1885, 1888, 1889 et 1900, à l'occasion desquelles elle reçut de nombreuses récompenses.
Le surtout se compose d'un centre de table, de deux candélabres et de deux compotiers.
Le centre de table repose sur une base de forme complexe organisée autour d'un ovale, faisant alterner courbes et excroissances en lignes droites. Les quatre extrémités reposent sur des branchages d'une grande souplesse, dont les entremêlements constituent l'ornementation du niveau inférieur. Aux extrémités des deux grands côtés se trouvent deux écussons, probablement destinés à recevoir les armes du commanditaire ou du propriétaire de l'ensemble. De part et d'autre, en quatre points autour de l'ovale, des feuilles d'arbre émergent et viennent se poser sur la plateforme de la base. La surface de cette dernière est travaillée de sorte à évoquer un sol naturel rocheux. Le centre, ajouré, est également orné d'entrelacs végétaux naturalistes mais disposés avec art. La base accueille quatre figures d'Indiens d'Amérique portant une grande carapace de tortue au milieu d'une végétation de fougères et de branchages. Leurs traits sont manifestement issus d'une étude ethnographique des peuplades natives telle qu'elle pouvait être menée au XIXe siècle, mais tous présentent une profonde individualisation et une expressivité marquée.
Un premier Indien, l'air maussade, soutient la carapace d'une main, et replie l'autre bras dans son dos ; il est torse nu mais une peau de bête lui couvre partiellement le dos et il porte une paire de hautes bottes montant jusqu'aux genoux ; sur le devant, un couteau est suspendu à son pagne. Un second, les traits et la musculature tendus dans l'effort, retient la charge de ses deux mains. Il porte les cheveux longs, là où le premier portait une coiffe s'apparentant à un turban. La musculature de ce deuxième personnage est mise en valeur par sa nudité, cachée seulement par un pagne au niveau des hanches. Une corne à poudre telle qu'en possédaient les Amérindiens est suspendue à l'extrémité d'une cordelette passée en bandoulière sur son épaule. Un troisième Indien, nu à l'exception de son pagne, est coiffé de trois plumes. Le dos courbé, les genoux pliés sous sa charge, il maintient la carapace d'une main et pose l'autre sur sa hanche. Enfin, le dernier porteur, habillé d'un pagne et d'une peau de bête dans le dos, soutient la carapace de ses deux mains. L'air juvénile, il porte quatre plumes dans les cheveux et une hache à son côté.
Les plumes ne sont pas un ornement anodin : elles témoignaient d'un acte de courage de la part de celui qui les portait, la manière dont elles étaient coupées indiquant de quel acte de bravoure il s'agissait. Plus les plumes étaient nombreuses, plus le guerrier était respecté par ses congénères. Les chefs de guerre étaient naturellement choisis parmi les hommes arborant les coiffes les plus imposantes. Les plumes tenaient également une grande part dans les cérémoniaux des natifs. Avec le Wild West Show, spectacle mettant en scène une centaine de guerriers Peaux-Rouges (dont, un temps, le fameux chef sioux Sitting Bull), Buffalo Bill participa à la diffusion du motif de la grande coiffe en tant que « cliché » amérindien en Europe.
Les quatre Indiens ici décrits portent une grande carapace de tortue. Les tortues de grande taille sont une espèce présente principalement dans les îles. Toutefois, la présence de celle-ci, pouvant sembler aller à l'encontre de toute cohérence géographique au premier abord, permet d'évoquer une légende fondatrice à laquelle croyaient certains Amérindiens, certains peuples Iroquois mais aussi les Lenapes, les Sioux et les Hurons, selon laquelle le monde entier se trouverait sur le dos d'une tortue. Aussi la tortue fut-elle liée aux Amérindiens dans l'iconographie européenne, comme en témoigne une figure de poupe d'un bateau conservée au musée de la Marine à Brest.
Le surtout comporte aussi deux candélabres. La base de ces derniers reprend le motif de celle du centre de table de manière circulaire. S'y dressent deux guerriers indiens, faisant de nouveau office de porteurs. L'un est vêtu d'un simple pagne, à la ceinture duquel sont accrochés divers accessoires : un bouclier où sont suspendues plusieurs plumes, une gourde, une hache et un poignard. Il porte un collier fait de crocs et, sur la tête, une coiffe s'apparentant à un turban. Selon Jean-Jacques Arnoux dans L'Art contemporain, il s'apparente à l'Indien « primitif »2. L'autre est vêtu et représente l'Amérindien « contemporain » de la seconde moitié du XIXe siècle. Une peau de bête dans le dos, les jambes couvertes par un pantalon, il porte des mocassins et, au côté, un couteau et ce qui s'apparente à un carquois. De leurs bras relevés, les deux hommes tiennent un panier posé sur leur tête, d'où se développent de complexes motifs de branches et de grappes de fleurs entremêlées formant les bras de lumière destinés à recevoir les luminaires.
La base des compotiers est similaire à celle des candélabres. Les personnages représentés sont cette fois-ci de jeunes Indiennes accroupies, une jambe relevée vers l'avant. Quoiqu'elles soient vêtues de différents tissus, leur silhouette demeure sensuelle, notamment au niveau de la poitrine et de la jambe, dénudée ; elles portent un collier à trois rangs. Leurs cheveux dénoués encadrent un visage aux traits toujours marqués. Les deux femmes portent un panier ajouré sur leur tête, servant de coupe au compotier.
Ce riche ensemble est en réalité la reproduction (avec deux compotiers en moins) d'un surtout en argent massif aux ornements dorés en ors de couleur qu'Alexandre-Gabriel Lemonnier (1808-1884), joaillier de l'empereur Napoléon III, de l'impératrice Eugénie et de la Couronne d'Espagne, exécuta d'après les modèles du sculpteur Émile Carlier (1827-1880) pour le comte Grigori Koucheleff-Besborodko (1832-1870), écrivain et mécène russe. Ce surtout, composé d'un centre de table, de deux chandeliers et de quatre compotiers, fut publié dans L'Art contemporain de 1862, avec deux gravures représentant l'un des compotiers et l'un des candélabres3. L'œuvre connut une postérité importante : selon le Musée rétrospectif de la classe 94, elle inspira Tiffany pour les pièces indiennes que la compagnie présenta à l'Exposition Universelle de 1878, telle « une garniture de cheminée représentant un Indien dans une pirogue »4 par exemple, ainsi que Cailar, Bayard et Cie pour leur surtout5.
Ce surtout, dont la maison semblait particulièrement fière, fut exposé une première fois lors de l'Exposition Universelle d'Anvers en 1885 : « La maison Cailar et Bayard, de Paris, rivalise, pour la fabrication des couverts, avec la maison Christofle. Elle expose un choix complet d'orfèvrerie de table et d'articles […] en métal blanc parfait sous tous les rapports. […] Dans son exposition, nous avons surtout remarqué un magnifique surtout de table avec sujets indiens ainsi qu'un grand choix de services à thé, huiliers, salières, etc. et pour lesquels elle a obtenu la médaille d'or. »6
Il est également publié, accompagné d'une gravure le représentant, dans le catalogue de la maison Cailar, Bayard et Cie de 18887.
Il fut une fois de plus présenté lors de l'Exposition Universelle de 1889, à Paris. Dans un article du Moniteur de l'Exposition de 1889, Charles Lenoir mentionne la participation de la maison : « l'orfèvrerie est représentée par la maison Cailar et Bayard, dont la fondation remonte en 1848 et qui a pris depuis cette époque une extension considérable, due à la fabrication de bons produits […]. Il y a là, dans cette Exposition, des pièces d'art qui font rêver et je suis persuadé que plus d'un visiteur aura été tenté par les magnifiques services et milieux de table étalés dans la vitrine de MM. Cailar et Bayard. »8 La maison est aussi citée parmi les médaillés d'argent de la section « orfèvrerie » : « Nous nous rappelons l'exposition de MM. Cailar et Bayard en 1878, et nous trouvons […] un sensible progrès9 ; […] meilleur était le grand surtout indien, auquel la présence à Paris de Bufallo-Bills [sic] donnait un regain d'actualité »10.
Ainsi, quoique le surtout ait déjà été présenté au public au moins une fois avant l'Exposition Universelle de 1889, la présence du célèbre Buffalo-Bill à cette occasion lui donna une résonnance toute particulière, d'autant plus qu'il est tout à fait plausible que le héros américain ait pu l'admirer en personne. William Frederick Cody, dit Buffalo-Bill (1846-1917), est une figure mythique de la conquête de l'Ouest américain. Il participa aux guerres contre les Indiens et fut un chasseur de bisons légendaire. L'écrivain Ned Buntline fit le récit de ses aventures et, entre 1882 et 1912, son spectacle itinérant intitulé le Buffalo Bill's Wild West, le menant jusqu'en Europe, accrut encore sa renommée. Sa présence ne passa pas inaperçue lors de l'Exposition Universelle de 1889, dont il fut une personnalité incontournable.
Ce surtout aux Indiens fut ainsi l'une des belles pièces exposées par la maison Cailar, Bayard et Cie à l'occasion de deux de ses participations aux grandes expositions internationales de la seconde moitié du XIXe siècle. S'ajoutant à la popularité de Buffalo Bill et au succès de ses spectacles en Europe, il témoigne de l'intérêt politique, source d'inspiration esthétique, que les Européens portèrent aux évènements américains de la première partie du XIXe siècle.
- ↑ Alfred Picard, Exposition Universelle internationale de 1889 à Paris. Rapports du jury international. Groupe III – Mobilier et accessoires, Paris, Imprimerie nationale, 1889, p. 496.
- ↑ Jean-Jacques Arnoux (dir.), L'Art contemporain. Annales illustrées de la production d'élite des Beaux-Arts et de l'industrie artiste, 1re livraison, Paris, 1862, p. 23-24.
- ↑ Idem, p. 23-25.
- ↑ L. Bachelet, Exposition Universelle internationale de 1878. Groupe III – Classe 24. Rapports sur l'orfèvrerie, Paris, Imprimerie nationale, 1880, p. 16.
- ↑ Henri Bouilhet, Musée rétrospectif de la classe 94. L'orfèvrerie française à l'Exposition internationale de 1900 à Paris, tome III, p. 171.
- ↑ Exposition Universelle d'Anvers 1885. Rapports des membres du jury international des récompenses, tome II, Bruxelles, Typographie Alfred Vromant, 1886.
- ↑ Orfèvrerie & couverts de N. Cailar, Bayard et Cie à Paris. Tarif général, Paris, 1888, p. 106.
- ↑ Le Moniteur de l'Exposition de 1889, 2e année, n°82, dimanche 25 juillet 1886, p. 247.
- ↑ L'entreprise avait déjà remporté une médaille de bronze lors de l'Exposition Universelle de 1878 : voir L. Bachelet, Exposition Universelle internationale de 1878. Groupe III – Classe 24. Rapports sur l'orfèvrerie, Paris, Imprimerie nationale, 1880, p. 13.
- ↑ Alfred Picard, Exposition Universelle internationale de 1889 à Paris. Rapports du jury international. Groupe III – Mobilier et accessoires, Paris, Imprimerie nationale, 1889, p. 496.



































